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Version complète : Départ En Spirale
Warmania forum > Général > Récits et Poésies
Ingos Strakh
Hello,


Un petit texte qui n'est peut-être pas vraiment dans la lignée de ce que ce forum devrait normalement proposer – tant au niveau des thèmes abordés qu'au niveau de la forme –, mais je me suis dit que bon, vu qu'il y a les mots "année-lumière" et "guerre" dedans, je pourrais vous en faire profiter.

Bonne lecture.


Départ en Spirale

/eskiss post-romånesque/

*****



« Le romånce appartient à la famille des formes
romanesques. Sa structure musicale permet de
traiter à la fois les angoisses des personnages
et leur aspiration à la beauté. »

A.V.


*****



— Entre. Reste. S'il te plaît. Un peu.

Il attrapa la jeune femme par la main. Celle-ci esquissa un mouvement de recul, hésita, se ravisa, se relâcha. Il n'est pas dangereux. Juste bizarre. Pas dangereux. La main droite était fermement agrippée autour de son poignet. Mais elle sentait que même dans ce geste brusque et presque irréfléchi, il avait usé de toute la délicatesse dont il fut capable. C'est précisément ce qui les rendait redoutables, lui et tous les doux dingues qui peuplaient cet univers de péché. Il n'y avait aucune poigne, simplement une menotte en bracelet. Il n'osait pas comprimer – il lui épargnait, autant qu'il pouvait, le contact de ses cals incrustés de la crasse millénaire qui flottait dans l'air de la Fonderie.

— Je... j'ai besoin... il me faut. Deux minutes.

Elle ponctua sa phrase d'une suspension à la forme d'un sourire gêné, qui prenait de l'ampleur au fur et à mesure qu'elle relevait la tête, dans un geste qui se voulait amical et rassurant. En bout de course, son regard ne croisa que le vertex dégarni, où une houppe de cheveux crayeux ornait un crâne rosâtre, parcouru en diagonale par une fraîche taillade qu'un peu d'imagination maladive ou de myopie héréditaire auraient pu, en bien d'autres circonstances, faire apparaître comme une raie très tendance. Un tuyau. Ou un outil. Encore sans casque. Il aurait pu m'en parler. La pâte cicatrisante était grossièrement appliquée sur toute la longueur de la plaie – cela avait suffit pour stopper l'hémorragie et apaiser la douleur, mais la matière translucide laissait deviner que la plaie n'avait pas été nettoyée correctement. Pour la désinfection, elle ne se posait même pas la question – elle était bien placée pour savoir que tout arrivage de térébenthine finissait en tant que base pour les baumes au soir, onguents que hommes et femmes aimaient s'étaler sur les tempes ou la nuque, pour oublier, tandis que les rares réserves de perhox étaient gardées pour les cas les plus graves et urgents. Il continuait à fixer le sol, sans lâcher un mot de plus.

— Mes deux minutes...

Il n'avait plus le choix.

— Elles sont passées. Elles viennent juste.

— Deux minutes... seule.

Elle l'avait assez connu. Elle connaissait les gestes qui se sauvent, mais une nervosité naturelle l'empêchait des les exécuter avec toute la souplesse et l'élégance qu'ils requéraient, malgré un entraînement et une pratique au quotidien morose. Libérer ma main. Elle tend celle de libre. Avant que le véritable contact ne s'effectue, deux tressaillements, incontrôlés. Ses doigts effleurent le métal. Une glaceur repoussante. Puis, enfin, en une caresse ample et délicate, les courbes de ses doigts enveloppent la pince d'acier.

— Ta tête...

— Oui, j'ai mal.

— La tête ?

— Dans la tête...

— « Dans la tête », c'est aussi « la tête ».

— Nuance. Je pars après-demain. Normalement.

Ils se haïssaient, et ils n'avaient aucune raison de le dissimuler. Le monde alentour diffusait tant de fadeur que tout parfum exotique tourbillonnait vers les narines. Ils n'auraient rien pu se dissimuler. Ce qui ne devait absolument pas les empêcher de faire comme si de rien n'était. Le toucher, c'était plus dur. Moins évident. Plus long. Elle attendait patiemment que le métal chauffe, mais aucune calorie ne semblait suffire à son vis-à-vis, il absorbait et absorbait, sans rien donner ni même promettre en retour.

Elle retardait son départ. Il avait tout prévu – l'avant-veille, ça aurait dû ne plus être. Le courrier de la dernière décade avait apposé la dernière et heureuse nouvelle sur son projet d'exil. Sa mère était morte, terminée, enterrée. Sans câble d'amarrage, il aurait dû commencer à dériver lentement, sans heurts, dans la direction qu'il avait tant souhaité et contemplé depuis son dernier départ. Mais elle l'aimantait. Il voulait se venger, la retenir captive un peu plus longtemps, mais il sentait déjà les vérins se desserrer, se dilater sous la chaleur. Il lâcha prise, leva brusquement son regard.

Elle pouvait baisser le sien. Être seule. Il lui accorda ses deux minutes, en profita pour mieux planifier la perspective, trouver les mots et déceler les intersections à l'infini. Elle ne voulait plus qu'il l'appelle Miracle, cependant malgré toute la douceur et la sensualité des sonorités fricatives dont était bourré son véritable prénom, il peinait à l'articuler.

— Vazsrozdja.

Un chuchotement, presque une pensée un peu trop haute.

— Encore une minute.

Il mentait. Peu, mais oui, mentait, elle en captait l'arôme frais et phéromoné. En quoi, où ? Il ne pouvait mentir sur son prénom, pas à elle. Ce Mouchka, probablement. Aucun souvenir, même après tous ces mois, il n'avait pas existé, ou il n'existait plus, peut-être encore qu'il avait été, mais il y a si longtemps que ça en devenait un mensonge. Elle ne l'avait jamais, vu, connu, jamais étudie avec, ce n'était pas une coïncidence. Juste une fable hasardeuse. Mais cette déduction ne réconfortait pas. Il mentait trop peu pour que l'ensemble s'écroule. Il voulait lui faire croire qu'elle avait créé cette chimère, ce monstre qui avait ses yeux en amande, son tempérament pithiatique, ce léger bec-de-lièvre ceint d'une mâchoire puissante, celle légèreté infantile, des gabarits miniatures, des tourments qui n'avaient rien à envier à ceux de Prav'. Elle avait peur d'être chimère. Mais dans tout cela, Prav' ne retenait que sa légèreté et son insouciance. Mais ça, elle ne pouvait pas le savoir, elle s'en voulait juste d'avoir été la croisée de ce qu'elle était, au mauvais endroit. Bientôt, elle en changerait, reviendrait à son alma mater. Deux mille cinq cents années-lumière. Si le voyage se déroule sans accrocs, ses parents auront cent trois ans, chacun, ce qui laisse une petite chance.

— Petit Miracle, est-ce que je t'ai déjà dit à quel point...

— Oui. Développé en format détubulé. Sur cinq pages filées d'urgence. Et de déraison.

— Tu t'en souviens ?

— C'est juste que c'est récent. Rien ne m'a marqué.

Elle mentait, aussi. C'était de bonne guerre. Pourquoi est-ce qu'il se sentait obligé de lui rappeler qu'elle pouvait encore être ? Enviable. Désirable. Mensonges. Elle devait trancher. Elle coupa:

— Tes deux minutes sont écoulées. Fin de la conversation, thème clos.

Elle savait renverser, inverser. Le retour de vapeur fit presque vaciller Prav', mais il put implorer :

— Juste une chanson. Ou un vers.

— La prochaine fois, peut-être.

— Et s'il n'y a pas ?

— Tant que tu es ici, il y aura. Tant que nous sommes. Ça, je n'y couperai pas.

Elle réussit presque à se sourire, intérieurement. Avant que le rire ne gagne son visage, elle fit brusquement demi-tour, et il parut à Prav' qu'elle se fut enfoncée dans la foule, même si, en vérité, elle ne parcourut que trois petits pas vers sa propre porte, se glissa de ses mains vers la chambre. Les séparaient maintenant un centimètre de contragroplaz à travers lequel ne filtrait pas la poésie – seulement les bruits et rumeurs.

Puis une cascade se déverse sur le tranquille flux de conscience, tandis que le barrage mental cède – les interminables murs jaunes, les badauds au mensonge âcre remplissant le passage, les gaz sortant des turbines ronronnant sous les pieds, en haut, derrière, à droite sur le trottoir un clochard agonisant, ou ayant agonisé, impossible de savoir tant les deux émettent des bruits semblables, et cette tête, cette douleur qui se vrille, profonde, vers le manque réapparaissant déjà, d'où une nausée, des bouffées. Un peu d'air. Vite.

Il trouve la soupape. Cache-cœur. Sans qu'il ait eu besoin de fermer les yeux, le pouvoir de l'imagination imprima cette image par-dessus tout le reste. La forme était évidente, les courbes, les couleurs ; le reste – moins. Odeur ? Marron. Un vieux cuir imprégné de cigarillos emplit les narines. Croisement. Un son de cloche, donc... Une fleur, douce, rougeâtre, petite, elle s'enlace de caresses sur mes doigts. Goût ? Marron.

— Eh merde !

Heureusement, il ne proféra le blasphème qu'une fois à l'intérieur de sa chambre. Il s'en est fallu de peu pour que tout le monde l'entende, même si c'est, en fait, ce qu'il aurait voulu, même si c'était interdit, et si ça l'est toujours. Elle aussi, elle aurait entendu. La Fonderie Autonome de Leuco-Rüthània ne permettait peut-être pas de jurer en public, mais elle possédait bien d'autres avantages. En fait, un avantage. Un seul petit papier pour accéder à la légalité, une seule trace au milieu d'une infrastructure étatique épurée, simplifiée, des formalités qui en étaient, un ridicule feuillet plastifié pour ouvrir toutes les portes. On avait dit à Prav' que le faire disparaître était impossible, il avait des preuves du contraire. Zszandr n'était pas tout-puissant, juste plus perspicace que la moyenne, et un fondeur de cinquième catégorie n'était pas dans ses priorités, pas plus que la Miracle. Le papier disparaît, Prav' disparaît, libre de prendre son envol.

Pour l'instant, il le lestait encore, logé dans la poche avant du blouson, où la sueur qui glissait de la lèvre inférieure retroussée sur la langue ne pouvait l'atteindre, sécrétion aux allures de friandise salée qui le rappela à la réalité. Il n'avait donc pas rêvé. Il aimait quand elle venait à lui en rêve, ouvrait la porte, rieuse, goguenarde, alors qu'il ronchonnait parce qu'elle l'empêchait de tourner en rond sur son circuit de quatre murs. Il était obligé de grimper au plafond, mais cette fois-ci, il ne pouvait permettre le rêve, elle devait savoir, vraiment, le départ trop repoussé était définitivement programmé.

— D'accord, juste un vers.

Elle se tenait sur le seuil. Le cache-cœur était gris, en réalité. Aucune importance.

— D'accord. Un stylo ?

— J'ai une plume. Puis-je enfin voir ?

Il tire de son veston un petit tome relié de velours côtelé. Il tend. Elle prend.

— Un marque-page ?

— Un de mes passages préférés. Il y en a beaucoup.

— Et le marque-page ?

— Oh. Paperasse. Officiel.

Elle acquiesça. Elle comprenait le plan, du moins elle commençait à l'entrevoir, dans un début de réponse. En chaque milieu de page, les mots plongeaient vers l'infini. Ou le néant. À cette distance, difficile de différencier.

— Mais... ce n'est pas de toi ?

Elle essayait de décrypter la couverture.

— Non, pas vraiment. De lui. Il me comprend, presque autant que toi.

— Je ne te comprendrai jamais.

À chaque page un nouveau chapitre s'ouvrait. Une ligne en haut, de la gauche vers la droite, puis se brisait ; à droite, de haut en bas ; en bas de droite à gauche ; gauche – bas-haut ; les lettres diminuent, c'est reparti pour un tour plus petit, plus centré. Quelle astuce. Dire que tout n'était qu'une question de format. Une mise en forme qui permet de ne jamais.


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A.K.
Gandahar
Il me semble avoir lu un autre de tes textes tout aussi étonnant.
Je dois avouer que lire un texte dont on ne peut jamais deviner le mot qui suivra est une expérience... intéressante !
En fait, je me demande quel est ton état d'esprit quand tu écris ainsi. Quelles sont les images qui te viennent dans la tête, ou plutôt est-ce que tu es vraiment là quand tu écris ou laisses-tu ton esprit vagabonder où bon lui semble ?
Ingos Strakh
Même si ce texte peut paraître volontairement abscons – et il l'est –, de mon point de vue, très peu de choses sont abstraites, ou écrites pour la simple beauté de l'enchaînement des caractères.


Tout part de la volonté de décrire une situation – ou plutôt, dans ce cas, une relation – bien réelle. J'ai dans ma tête, avant de m'attaquer à la feuille, une liste de sentiments, de sensations, de situations, inspirées de cette réalité et que je veux essayer de transmettre. Généralement, je n'ai qu'une très vague idée de la chute. Quand je me mets à rédiger, je commence à vraiment avoir une vue d'ensemble : la structure approximative du texte, et surtout le "concept" – l'image globale qui inspirera le titre, et qui permettra surtout de se construire sa propre logique réunissant les éléments à première vue disparates qui y sont rassemblés.


Il y a un peu d'"errance verbale", mais j'essaye de faire en sorte que les tournures bizarroïdes ne soient pas gratuites. S'amuser un peu avec la langue, c'est le côté vraiment ludique, mais en même temps c'est le véritable effort à fournir. On s'accorde une liberté : ne pas se fatiguer à expliquer au lecteur, donc en contrepartie, le minimum, c'est de lui donner, tant bien que mal, un peu de "musicalité". Ou d'atteinte au bon goût, à vous de voir comment vous appellerez ça.


J'espère que ça répond à ta question, et merci pour ton commentaire :)


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A.K.
Daerkhil
je ne sais pas quoi dire...
et pourtant j'ai envie de faire partager ce que j'ai lu dans ton texte.

j'ai été fasciné, je pense que c'est ce qui convient le mieux. On reste accroché à l'écran et nos pensées filent, alors que notre regards parcours chaque ligne.
Gandahar
CITATION
je ne sais pas quoi dire...
et pourtant j'ai envie de faire partager ce que j'ai lu dans ton texte.

J'ai eu exactement le même sentiment. On voudrait faire partager aux autres ce qu'on a ressenti, mais on n'y arrive pas !
Ingos Strakh est fort. Très fort.
Xavier
C'est effectivement bien fichu comme texte qui réussit à porter des impressions sans porter une seule image (parce que j'ai beau m'appliquer en me grattant le menton et en tirant la langue, j'ai du mal à imaginer la scène.) C'est un peu trop abscon pour mes goûts mais l'exercice est joli.
Ingos Strakh
C'est vrai qu'avec un peu de recul (une journée...) et au vu des divers commentaires lus çà et là, je me dis que j'ai peut-être un peu trop forcé le trait du "il n'y a rien à comprendre alors vous n'y comprendrez rien". J'ai tenté de pousser la logique "impressioniste/ surréaliste/ postmoderne/ appelez ça comme vous voulez" aussi loin qu'il m'était possible, en coupant/ reformulant des passages qui me paraissaient "trop clairs".


Maintenant, hommage à ceux qui ont inspiré la chose :

Tout d'abord, Antoine Volodine, auteur du concept de romånce et du petit texte en introduction. Un auteur que je n'ai découvert que très récemment, mais chez lequel j'ai trouvé un véritable echo à mes propres créations, et qui m'a donné, si je puis dire, le courage d'assumer ce genre d'écrit. Là où l'œvre de Volodine touche au génie, c'est dans sa capacité à livrer un récit infiniment plus clair que le mien, rempli à la fois d'images et d'impressions.

Tentez donc Vue sur l'ossuaire (probablement son œuvre la plus "accessible", description fascinante d'un univers totalitaire) ou encore Alto Solo, vous ne devriez pas être déçus.


Ensuite, Harold Pinter, grand auteur dramatique contemporain, maître du théâtre "passe-moi le sel", ou "comment créer une sensation de gouffre entre deux personnages avec des phrases d'apparence anodine, des mots de tous les jours". Pas pour rien qu'il s'est payé un prix Nobel, le monsieur.

Essayez, si vous avez l'occasion, en livre ou en spectacle, The Homecoming (Le retour) ou encore Old Times (C'était hier). Si possible, en langue originale, même si les traductions de Kahane sont loin d'être déguelasses.


Il y a aussi les paroles du cultissime groupe de punk russe Grajdanskaïa Oborona, mais bon, faut aimer le punk garage et comprendre le russe.



Et merci beaucoup pour vos commentaires et compliments.

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A.K.
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