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Version complète : Where Aquilaes Dare
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Ingos Strakh
Bonjour à tous,


Je me permets de vous soumettre un nouveau texte, cette fois-ci un peu plus conventionnel. Si jamais vous avez la flemme de le commenter, vous pouvez toujours essayer de retrouver les deux chansons de 'eavy meuuuhtal (et j'ai bien dit heavy, pas punk) auxquelles il fait référence. Indice parce que je suis un mec trop cool : l'indice pour la première est dans le titre (celle qui est bien du heavy et pas du punk).

Bonne lecture...

Where Aquilaes Dare


The March of the Annihilator


— Si tu pouvais éviter de me braquer ce flingue sur la gueule...

Daniel jeta un regard oblique vers Luxus. Le mercenaire assis à sa droite avait la détestable habitude de discuter avec un fusil à pompe chargé, qu'il pointait au gré de ses gesticulations fort éloquentes. Même quand ils étaient assis dans la cabine d'un vaisseau pris dans une mare de débris rocheux, voguant vers une destination qui ne daignait même pas apparaître sur le sonar laser.

— Toi, tu vas pas me dire que tu pouvais pas prévoir le coup ! lança Luxus. Le canon dirigé vers son interlocuteur appuyait ses propos. Moi j'avais dit dès le début qu'ces types, ils pouvaient pas la laisser fuir, comme ça, hop, va te balader. Et ils sont du genre à dynamiter un astéroïde minier s'ils doivent abroger un dissident.

— Abroger ? C'est une raffinerie. Et c'est une colonie indépendante. Et c'est une dissidente.

Kachinsky s'immisça enfin dans la conversation

Une colonie… indépendante, justement. S'ils la détruisent entièrement : plus personne aux réclamations. Ça se tient. « Un homme cause des problèmes ? Éliminez l'homme et il n'y a plus de problème. ». J'imagine que ça peut s'étendre à une météorite habitée.

— Žszandr Grimgaravitch Lùkovinka, ajouta Daniel. Je sais plus quel tome par contre. Mais s'ils la font péter, pourquoi on nous envoie, nous ?

— Pfiou. Pour l'envoi, j'en sais rien, et pour l'autre, alors ça... C'est vers la fin, quand il délirait. J'aurais pas aimé être son nègre à cette époque-là. Heureusement que je me suis barré avant... Je dirais le 107.

Non seulement Kachinsky ne s'était pas barré, mais il s'était fait jeter dans les camps pour son seul et unique Tome rédigé sous la dictée du Grand-Père des Planètes, et en plus cette vérole d'aspirant parasite ne citait jamais ses sources. Il pensait que les hommes de bonne éducation reconnaîtraient d'eux-mêmes, et que les autres n'avaient qu'à lire un peu plus. Daniel vérifia vite fait dans la bibliothèque : la recherche affichait « tome 110 ». Ne surtout pas le contrarier. Gardons le silence. Il changea l'image sur le moniteur avant que l'éminent linguiste n'ait eu le temps de se pencher par-dessus son épaule. Finalement, il ne put se retenir :

— C'est le 108.

— Euh... Il aurait vraiment mis ça dans le Manifeste du Traité Agraire Condisciple ? Non... Si c'est pas le 107, alors ça doit être aux alentours du 110. Tu vérifies tes machines de temps en temps ?

— On a volé ce vaisseau il y a trois jours, dont deux passés dans les très obscures – comme tu as pu le voir – profondeurs de la région du Troisième Œil. Désolé si j'ai pas eu l'occasion de peaufiner tous les réglages, surtout qu'on est en plein parmi les petits morceaux de je sais pas quel foutu corps céleste.

— Pas un astéroïde qu'ils ont explosé, conjectura Luxus. Au moins une planète.

— Calculer une nouvelle estimation du diamètre de la zone de débris compte tenu des dernières rectification concernant la nature de l'objet ayant détoné ? Dresser une liste des causes possibles ?

Personne ne répondit. Garde tes circuits pour plus tard, tas de ferraille. La distance qu'il nous reste à franchir, je la connais. Fixant obstinément les multiples voyants clignotants, Daniel essayait de se trouver une posture un peu plus confortable. Finalement, il s'affaissa un peu, étirant ses avant-bras sur les accoudoirs, paumes ouvertes vers les abysses interstellaires.


Trois mille kilomètres. Dix heures à zigzaguer dans cette décharge à espace ouvert, plus la douane. Enfin, si Dieu le veut. Cerné par un mythomane professionnel, un acteur raté et charriant une cargaison de prêcheurs laüdus. L'Amour Üniversel Dans l'Univers. Ces types ne savaient même pas à quel dieu ils s'adressaient. Ils l'appelaient juste “Dieu”. Parfois ils rajoutaient “le Père”, mais sans plus de détail. Et invoquer un esprit sans connaître son nom, il n'en faut pas plus pour déclencher un cataclysme de l'ampleur d'un champ d'astéroïdes.

— Tu crois qu'ils on fait exprès ?

Le petit habitacle métallique qui servait de passerelle renvoya la voix de Luxus avec une vibration de ferraille peinée.

— Au vu de la taille et de la densité des bouts de roche qui flottent autour de nous, je dirais que oui.

Heureusement qu'on aura pas à s'approcher d'une atmosphère avec ce qui reste de ce cageot galactique. Mais qu'est ce qui peut bien passer par la tête de ses gens ? Faire péter un truc comme ça...

Quelle que fut la position qu'adoptaient ses membres supérieurs, le long des accoudoirs, croisés sur l'abdomen, écartés comme ceux d'un pacha ou encore soutenant sa tête lourde d'insomnies, rien n'y faisait : Daniel n'arrivait pas à se mettre à l'aise. Il n'avait ressenti de pareille angoisse depuis ses premiers voyages à travers le vide interstellaire. Ces sensations qu'il croyait révolues remontaient en frissons le long de sa colonne vertébrale, l'épuisant plus qu'il ne pouvait se le permettre, l'obligeant à puiser dans ses ultimes réserves illusoires. Les concours de citations de Žszandr le Grand, le Grand-Père des Planètes, contre Édouard ne pouvaient pas meubler tout un voyage.

Si la seule base ayant existé dans le secteur venait d'être réduite en mille astéroïdes, alors ils se retrouvaient piégés au fin fond de l'espace, sans ravitaillement et sans rampe de lancement pour repartir. Daniel reprit après un profond soupir :

— Édik Érastovitch, avant que vous ne vous transformiez définitivement en générateur automatique de solgans de propagande, vous pourriez nous faire un petit topo ? On doit s'attendre à quoi sur ce foutu silex intersidéral ?

— Et bien, à vrai dire... Je n'ai étudié cette autonomie qu'en théorie. La documentation est assez... diffuse, comment dire, on sait qu'il y a une gestion syndicale centrale forte et complètement autocéphale basculant vers l'autocratique. Du moins, c'est la situation décrite dans le rapport de la commi...

— Et concrètement, ça nous donne ?

— Absence quasi-totale de libertés individuelles, si ce n'est le libre commerce – de biens strictement restreints et réglementés –, probablement géré par quelques clans affiliés aux dirigeants de synd...

— Probablement ?

— Et bien pour tout dire... dans les rapports que j'ai pu lire... leur principale source de revenu...

— Nouvelle estimation du diamètre de la zone de débris après traitement des dernières données optiques : 300 km.

Trois cents kilomètres, et toujours pas de débris ayant pu provenir d'une colonie en vue. Un essai nucléaire peut-être ? Nan, c'est pas encore la saison. Vers la fin de l'année, quand il faudra payer les frais d'inscription au Club des Stations Souveraines, ça risque de faire des étincelles, s'ils arrivent à escamoter un ou deux missiles d'ici là… Voyons… La carte des zones de conflit m'a l'air d'être à jour…

Kachinsky poursuivait sans remarquer la rêverie du pilote :

— Et bien figure-toi qu'ils vivent du tourisme. Et du tourisme quoi ? Politique. C'est une sorte de zone franche, il vient plein de types des grosses colonies de bourges, donc RAS, on devrait passer inaperçus.

— Mais toi, t'es de là-bas, non ?

Le plan rentrait dans des subtilités que Luxus avait de plus en plus de mal à saisir.

— Justement…On y va pas pour se taper des galeries d'art clandestines bondées de dégénérés intellectuels avec de petits gobelets plastique remplis de gnôle à la main. On doit y être pour affaires. L'assistance d'un gars « du coin » pourrait vous être utile, comme toutes les autres fois où j'ai sauvé vos culs parce que vous étiez pas foutus de dire « les mecs, tirez pas ! » dans un obscur dialecte provincial, tu penses pas ?

— Mais pourquoi tu dis « on » ? Et c'est moi l'idiot ? Et toi le linguiste qui capte rien à rien entre « on » et « vous » ? Alors dis-moi comment est-ce que « on » va passer inaperçu ? Je me déguise en ouvrier, cette salope de Dani en catin lascive, et toi tu fais l'animal de compagnie ? Nous faut un plan, une couverture, et de vrais pour une fois. On va pas encore arriver en improvisant de bout en bout ?!?

— Lux, on t'a déjà parlé de la Commedia Dell'arte ?

Daniel laissa Luxus gérer tout seul la virée historique soudaine et promettant d'être pénible de Kachinsky. Ses pensées se concentrèrent sur l'objectif que ne devait pas tarder à apparaître : la Colonie Industrielle Autonome de Leuco-Ruthània. Premier signe qui ne trompait pas : ces gens avaient piqué le nom d'un des territoires de la Planète-Mère sans même prendre la peine de rajouter Novi ou Nü devant, peut-être qu'ils n'étaient même pas au courant. Le reste des infos, c'était comme chez Kachinsky : d'après les rapports grosso modo et les petits papiers. Une énorme station indépendante, toile d'araignée dans un trou de l'espace, ramassant de précieux débris interstellaires et recrachant gaz, lingots et divers liquides. Même pas besoin d'importer l'eau il paraît. Un descendant de Lùkovinka ou usurpateur de rang équivalent au pouvoir, un régime autoritaire à l'ancienne, mais une politique frontalière étonnamment souple. Mais comment des gens peuvent rester vivre là-bas ?

Daniel ne se posait plus la question « pourquoi » depuis un bout de temps, mais en contrepartie, il débordait de « comment » tout aussi obsédants quand sans réponse. Et comme il désespérait de trouver une solution à « comment ça pouvait venir à l'esprit de quelqu'un de faire exploser un astéroïde en pleine zone de sortie de vaisseaux intersidéraux ? », il ne restait qu'une option pour ne pas devenir fou en attendant que la réponse pointe le bout de son nez, ou jusqu'à ce que l'envie de savoir disparaisse. Quand tu es coincé dans une cabine en ferraille de huit mètres carrés avec deux types qui te cassent les burnes depuis trois jours, il n'y a pas des masses de solutions.

Ne pas humer l'huile de moteur et l'isolation cramée, mais l'odeur d'une boisson chaude aux épices de couleur terrestre ; ne pas sentir le contact du métal froid sous les doigts, mais celui du bois poli et verni d'un conifère ; ne pas voir le noir infini, mais le ciel orangé du monde verdoyant où il avait passé son enfance… La transe n'était pas profonde, il devait bien se garder de donner trop de netteté aux détails, au risque de ne jamais pouvoir émerger de cet état contemplatif lorsque la situation l'exigerait. Y croire sans trop y croire… Il pensait qu'il n'assimilerait jamais ce concept, mais il avait fini par compiler à partir de ses souvenirs cette situation, ou plutôt illusion, de suprême confort. Il savait que sans elle, les longs mois de voyages en solitaire, ou pire encore, en groupe, à travers l'espace et l'Immatérium le rendraient fou. Mais durant toute cette dernière semaine de périple, un élément manquait invariablement au tableau : le martèlement de la pluie sur les carreaux… seul le ronronnement lancinant des machines et les répliques absurdes de ses compagnons de route atteignaient ses oreilles. Et maintenant ces chocs sur la coque.

Il s'était donné le temps d'une chanson pour trouver son équilibre, une de ses préférées, une véritable relique des temps anciens. Déjà, dans son casque, les dernières paroles, prononcées dans une langue depuis trop longtemps oubliée, l'écran déroulant devant ses yeux cette même traduction qu'il connaissait par cœur :

Et ainsi, nous passons à côté
De l'œil rouge du grand dieu Mars
Tandis que nous voyageons
À travers l'Univers...


.. et il comprenait qu'il s'était bien évidemment lamentablement planté dans son choix. Une poésie sur l'espace pour oublier l'espace, voilà une idée bien douteuse… et ce rythme, certes langoureux, hypnotisant, mais trop régulier, très loin de rappeler le battement chaotique d'une averse contre une vitre. Heureusement que ça ne parle pas de météorites. J'aimerais quand même savoir à quoi ressemble ce ou cette Mars... Il fallait trouver autre chose…

— Eh, sors tes écouteurs, y'a du nouveau.

Ah. Tiens donc. Quel paniqué ce Luxus, pas fichu de faire confiance cinq minutes à un pilote automatique. Daniel s'autorisa une pensée réconfortante avant de se replonger dans la réalité : je me suis encore trompé dans mes estimations. D'abord le temps, puis la distance. Et « Dieu aime la Trinité », comme le disent si bien nos prêcheurs de cale. On a pas idée de blasphémer comme ça, quand même. La question de Luxus rejoignit ces songes :

— On aurait peut-être dû leur donner plus de matelas, à nos zigotos, non ?

À défaut de vraiment réagir, le pilote sentit le besoin de lui montrer que non, lui non plus ces clowns en robe de bure ne l'amusaient pas beaucoup, mais quand même, il fallait payer le fuel et autres charges inhérentes à la vie de vagabond spatial, comme la caisse qui a fini entre les mains des gardes de ce vaisseau. Et tant pis s'il fallait se priver un peu niveau confort et laisser des inconnus squatter les soutes du vaisseau.

— Et puis quoi encore ? Un par personne, douze enregistrés, moins les trois qui dorment dans notre cabine, donc neuf.

— Et l'atterrissage ?

— Tu… On va pas atterrir. On va s'amarrer. C'est une station interstellaire, youhou ! Y'a pas de planète pour se poser, juste deux étoiles très dangereusement rapprochées. Évidemment, si tu roupilles pendant les brainstormings et que tu ne prends pas la peine de rattraper ton retard auprès de tes petits camarades, tu vas finir par être complètement largué…

— Et je l'ai pas rattrapé mon retard, là ?

— J'aurais plutôt tendance à dire que tu lui as cédé quelques points.

— Mais… Et ils vont faire quoi les moines sur ce caillou ?

— À ton avis ?

— Prêcher la bonne parole chez les Blancs ? Et s'ils essayaient plutôt d'aller à l'autre bout de la Galaxie ? Et tu m'a toujours pas répondu : comment ils vont les laisser rentrer ?

Kachinsky en profita pour revenir dans la mêlée :

— On devrait essayer un truc tout con : du style « ils sont venus en pèlerinage ».

— Visiter le mausolée abritant la carcasse de l'ancien dirigeant ou bien compulser à la Bibliothèque les travaux de Žszandr sur toute l'étendue des aspects néfastes de la religion Laüdus ?

Parfois, Luxus pouvait rassembler toutes ses forces et rivaliser de répartie avec les deux intellos de service. Parfois.

— Pour une fois, je trouve ton pessimisme déplacé, coupa Daniel, ses lèvres esquissant un petit sourire de traviole. Avec le nombre de types qu'abat une dictature, il y en a bien un qu'on a fini par canoniser, par solidarité et pour les quotas, non ? Avec un peu de chance, le camp dans lequel il était emprisonné leur saint n'a pas encore été fermé.

— C'est ton cynisme que je trouve déplacé, du coup.

— Aucun cynisme. Ces types sont volontaires pour prêcher la bonne parole. Dans les camps. Si tu me dis que c'est absurde, je suis d'accord, pas la peine de m'interrompre. Prêcher dans un endroit déjà rempli de gens de bonne volonté… On peut pas vraiment dire qu'ils y vont pour se fatiguer. Ils ont un dicton du style « juge pas et Dieu t'emmerdera pas ». Alors nous non plus, on va pas se fatiguer : du moment qu'on les décharge pas dans le mauvais dock et qu'ils n'ont rien à se reprocher, je vois pas de raison de se fatiguer. Qu'est-ce qu'on s'en fout de ce qu'ils vont bien pouvoir fabriquer là-bas. Nous, on y va ben pour tuer quelqu'un, et ça vous ferait plaisir qu'ils viennent vous demander ce qu'on fait en-dehors de heures de repos et de pilotage ? Moi, si je sais tous ce trucs sur eux, c'est que j'ai plus de fiches sur ce genre de déviants que Kachinsky, c'est tout. Aucun contact psychologique. Ces gens portent malheur avec leur croyance impie.

— Il t'es monté à la tête ce voyage… Et on est même pas arrivés à la douane.

— Mais puisque je te dis que la douane…

Un voyant de la console de transmission venait de s'allumer. Daniel profita de la transition :

— Mets le son, Édik.

« … a été anéanti sur ordre du Président du Conseil Suprême, hier à 27h00, heure locale, dans le cadre de la lutte pour la désertification et la pureté de l'espace environnant. Ceci est un message automatique diffusé la balise de prévention 3TH-5718, votre point meilleur et seul point d'information pour la navigation. Compte tenu de votre vitesse actuelle, votre arrivée à portée de communicateurs de la station devrait avoir lieu dans trois heures, votre passage à la douane, dans environ trois jours. Bon voyage. » Trois bips pour marquer la fin du message-annonce, une courte pause, puis la reprise « Nous annonçons à tous les voyageurs du quadrant galactique... »

Daniel n'en croyait pas ses oreilles. Il activa l'enregistreur.

— Je crois qu'on risque pas de manquer de martyrs. Ni de tarés.


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Xavier
"Where Eagles Dare" de Iron Maiden et "Planet Caravan" de Black Sabbath.
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