Xavier
dimanche 09 janvier 2005 à 23:52
C'est pas encore la nouvelle du millénaire mais c'est un premier bout du truc que j'écris en ce moment.
http://zugrub.chez.tiscali.fr/hypostyle.pdfIl y a des références en accéléré à des nouvelles que j'ai écrites il y a déjà un moment. Patato ou Sle sauront vous les retrouver pour ceux que ça intéresse.
Comme les liens directs vers les pdf sur mon site ne marchent qu'une fois sur dix, je le recopie dans un message suivant bien que ce soit moins agréable à lire comme ça. Est-ce que je vous ai déjà suggéré d'écouter la musique des Poyushie Vmeste ?
Xavier
dimanche 09 janvier 2005 à 23:53
Konhrad posa sa main sur le cercueil de verre dont émanait une glaciale lueur bleutée, espérant inconsciemment déceler un souffle de vie. Comme à chacune de ses précédentes visites, il ne ressentit que le froid du sustenteur cryogénique.
Comme chaque décade depuis maintenant cinq années standard, profitant de son jour de congé, il quittait ses études et son cube exigu du quartier résidentiel attenant au collège supérieur de la forteresse pour venir là et contempler le corps de sa sœur.
Mais ce n'était plus sa sœur. La créature, quelle que soit sa nature, qui avait implanté en elle une part de son code génétique immonde l'avait placé de force sous le contrôle d'une entité psychique dont les meilleurs xénobiologistes de la forteresse Khandle savaient peu de choses.
Heigi avait survécu, comme elle avait survécu au crash de son gyrocoptère abattu par les forces de défenses planétaires impériales de Solurb Prime trois ans plus tôt. Mais sa mémoire et sa personnalité avaient été proprement effacées.
Son frère Kazin avait disparu peu de temps après sans laisser de traces ni d'indices sur sa destination. Son père, Michka Gunnerson, s'était enfermé dans sa tâche d'officier supérieur de l'armée pour échapper au chagrin d'avoir perdu deux de ses enfants en même temps. Il ne restait que lui, Konhrad, pour veiller le corps inerte de sa sœur. Une part énorme de sa maigre paie d'analyste en mathématiques disparaissait chaque année dans la location de ce cercueil de verre qui la conservait dans un état physiologique parfaitement stable, vivante mais inerte, en attendant – quoi ? Que les médecins trouvent le moyen de lever la malédiction qui pesait sur elle ? C'était impossible. Le métabolisme de Heigi Gunnerson avait changé de manière irréversible selon un processus qu'aucun biologiste ne savait décrypter avec précision. Seule la mort pouvait la libérer. Konhrad le savait mais il ne pouvait s'y résoudre.
Comme chaque décade, Konhrad contempla une dernière fois le visage endormi de sa sœur et comme chaque décade, il refit son inutile serment.
- Je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour te ramener à la vie Heigi.
- Tout ?
*
**
Konhrad menait une vie qu'il jugeait lui-même terne et sans intérêt mais ne s'en souciait guère. Absorbé la plupart du temps par ses recherches, seules à même de lui faire oublier le monde extérieur qu'il trouvait profondément ennuyeux il résumait généralement ses journées par un sarcasme : "tant que j'ai mon équation différentielle quotidienne à intégrer, tout va bien." Il ne voyait même plus son père qu'exceptionnellement. Son seul véritable ami avait été Wolf, le médic qui avait accompagné Heigi dans sa dernière opération et qui était mort trois ans auparavant.
Il pressa un bouton sur le mur du cube et le faible courant électrique qui parcourut le bloc de verre opaque le dépolarisa, le rendant transparent. Au dehors il pleuvait. La dernière chose naturelle que l'on pouvait trouver dans cette mégalopole fortifiée où même la nourriture était en bonne partie synthétique était bien ce qui tombait du ciel – quand les satellites de contrôle météorologique en décidaient.
Il resta longuement perdu dans ses pensées, contemplant la pluie, avant de se rappeler qu'il devait terminer pour le lendemain un énième mémorandum sur l'état de l'art en matière de système de groupes automorphes. Il se disait au collège que les études de ce genre étaient déléguées en secret par l'armée régulière de la forteresse dans Grugni seul savait quel but. Konhrad s'en moquait éperdument. Il n'avait pas l'intention de se faire tirer les oreilles par les anciens du collège qui le soupçonnaient déjà de paresse – pire qu'un crime, une faute ! – et avait un salaire à justifier.
Pour entretenir sa vie pitoyable et solitaire. Et payer la location du cercueil de verre.
*
**
- Est-ce que je suis en train de rêver ?
- En quelque sorte. Votre organisme est actuellement dans un état de sommeil profond qui est propice aux constructions mentales que vous désignez ainsi. Il est rare que l'on soit conscient de cet état. Je vais tâcher d'employer un vocabulaire qui vous soit accessible. N'y voyez aucune condescendance : il m'a fallu moi-même plusieurs milliers d'années pour appréhender certains des concepts dont je vais vous parler et il est difficile de les résumer en quelques mots.
- Où suis-je ?
- Votre esprit se trouve à bord de mon vaisseau. Ce que vous voyez ou croyez voir autour de vous est la passerelle de commandement du Riddler's Hand, croiseur de combat affecté depuis plus de dix mille années terrestres à la première compagnie de la légion Astartes des Thousand Sons.
- Qui êtes-vous ?
- J'en suis le commandant.
- Pourquoi suis-je ici ?
- Vous êtes venu de votre plein gré à la recherche de quelque chose que je suis en mesure de vous offrir. Quel est votre souhait le plus cher monsieur Gunnerson ?
- Je suis en train de rêver…
- Si vous acceptez d'en payer le prix, votre souhait le plus cher deviendra réalité. Vous-même ou le champion que vous aurez désigné devra franchir l'Hypostyle.
- Qu'est-ce que l'Hypostyle ?
- Prenez votre décision avec soin. Quelle qu'elle soit, donnez-moi votre main gauche monsieur Gunnerson.
Konhrad hurla en ouvrant les yeux sous la douleur de la brûlure qui vrillait sa main gauche.
*
**
Konhrad dut déployer des trésors de diplomatie pour faire accepter aux anciens du collège de repousser la présentation de ses travaux d'une seule journée. Les vieux le verraient définitivement d'un sale œil désormais mais c'était sans importance.
Assis derrière son bureau, il luttait pour ne rien laisser transparaître de sa nervosité. Le souvenir de son rêve le hantait. Son rêve ! C'était autant un rêve que le glyphe brun qui semblait avoir été marquée au fer rouge sur la paume de sa main gauche et qu'il s'employait à cacher à ses collègues. Il n'avait pas l'ombre d'une explication sur ce qui lui était arrivé et en était terrorisé. Il ne put strictement rien faire de productif de la journée qu'il passa à surveiller l'horloge de son calculateur, attendant avec impatience l'heure légale à laquelle il pourrait quitter le collège.
Dès que ce fut le cas, il partit en courant vers la Bibliothèque Majeure.
La Bibliothèque Majeure de la forteresse Khandle était tout autant un temple et un musée. Contrairement aux autres et celles de bien d'autres forteresses, elle justifiait son nom en conservant un nombre incalculable de véritables ouvrages reliés. Bien évidemment, leur accès était interdit au public et toute l'information que l'ancestral support cellulosique détenait était tout aussi bien accessible au moyen des terminaux à énergie continue mis à la disposition des visiteurs. Mais la détention de ce patrimoine d'une valeur inestimable était l'une des fiertés de la forteresse.
De cela aussi, Konhrad se fichait éperdument.
S'adressant à l'un des conservateurs un squat grisonnant à l'aspect calme assis derrière un bureau en bois véritable, il lui présenta une reproduction du symbole sur sa main qu'il avait effectué le plus fidèlement possible. Son interlocuteur ne parut guère surpris.
- On ne vous a rien appris à l'école mon garçon ? C'est un des phonogrammes du langage standard de l'Imperium. C'est un 'M'.
A sa grande honte, Konhrad dut admettre qu'il n'avait pas exactement été un élève modèle dans sa jeunesse et que la xénologie n'était pas son fort. Encouragé par ce premier succès, il posa sa deuxième question.
- Le nom "Hypostyle" vous dit-il quelque chose ?
Cette fois, le conservateur fronça les sourcils. Il se détourna un instant de Konhrad pour se tourner vers le terminal d'interprétation vocale de l'assistant artificiel.
- Propose-moi des orthographes pour le mot "hypostyle".
L'écran translucide du terminal s'assombrit et une interminable série de mots défila. Une voix féminine monta du synthétiseur.
- Huit cent cinquante-deux propositions dont cent quarante étymologiquement valides. Voulez-vous étendre la recherche ?
- Non. Ne conserve que les propositions utilisant le vocabulaire standard de l'Imperium.
- Vingt trois propositions dont trois étymologiquement valides et une seule avec un indice de fiabilité supérieur à quatre-vingt-dix-neuf pour cents.
- Va pour celle-là.
- Une seule source trouvée dans les archives de la bibliothèque sur support cellulosique répertorié mais non reproduit.
Le conservateur sursauta.
- C'est impossible !
- La référence est bien présente dans les archives de la Bibliothèque Majeure et le livre doit se trouver ici. Mais les informations qu'il contient n'ont jamais été reproduites. La seule autre explication rationnelle est une défaillance de mes algorithmes heuristiques de recherche. Les mettez-vous en doute ?
Le conservateur se détourna d'un mouvement agacé. Saisissant un stylographe et une planche de papier, il reproduisit le mot affiché sur l'écran, "HYPOSTYLE", ainsi qu'une série de chiffres. Puis il reprit à l'attention de Konhrad :
- Vous comprenez maintenant pourquoi nos ancêtres stockaient leurs données avec ça ? Les machines veulent toujours avoir raison alors qu'elles n'en savent en fait pas plus long que vous et moi. Et au final, il faut toujours faire le boulot soi-même. Les visiteurs n'ont pas accès à la réserve mais je vais aller consulter ce livre pour vous si vous le voulez. Avez-vous un terminal de communication personnel dans votre cube ?
Gunnerson lui indiqua son adresse et repartit plus nerveux que jamais.
Revenu chez lui, il ne put que tourner en rond dans son cube minuscule et trop bien rangé, s'attendant à chaque seconde à ce que le voyant vert du terminal s'allume. Les secondes lui paraissaient s'écouler comme des années.
Le voyant s'éclaira enfin. Konhrad bondit sur son bureau et pressa le bouton établissant la communication. C'était bien le conservateur de la Bibliothèque Majeure rencontré quelques heures plus tôt.
- Le livre est un recueil de poèmes sans titre. J'ignorais totalement moi-même que nous le possédions. Puis-je vous demander la nature de vos recherches monsieur Gunnerson ? La couverture est ornée d'un 'M' jaune semblable à celui que vous m'avez montré, dans un soleil noir sur fond rouge.
- Je ne peux pas vous le dire. Est-ce que vous savez ce qu'est l'Hypostyle ?
- L'un des poèmes y fait référence mais ne dit rien de précis. L'Hypostyle serait la base de "la Colonne qui soutient le monde". Cela relève d'un schéma mythologique très répandu chez les humains comme chez les squats. En l'occurrence, ces poèmes seraient issus de légendes très anciennes nées sur le monde impérial de Prospero. Ce qui est étrange est qu'elles soient restées intactes jusqu'à nous sans le support de traditions orales et avec pour toute référence une unique copie d'un livre dont personne ne connaissait l'existence. Et ce n'est pas tout. Nous l'avons daté : il n'est pas vieux de plus de mille cinq cent ans. Je suis vraiment curieux de savoir où vous avez entendu ce mot.
- Je ne peux vraiment pas vous le révéler. A vrai dire… aussi bizarre que cela puisse sembler, je n'en sais rien moi-même. Pourquoi dites-vous qu'il n'existe aucune tradition orale ?
- Le monde de Prospero n'existe plus depuis dix millénaires standards. Sa population tout entière a été anéantie par un virus mutatif jamais identifié ni isolé. En acquérant la capacité de franchir les barrières inter-espèces, il a contaminé et anéanti en quelques années toutes les formes de vie sur la planète qui a été déclarée monde mort et abandonné. Il est interdit de s'en approcher par décret. Voilà tout ce qu'en disent les archives impériales.
Gunnerson remercia chaleureusement son interlocuteur et coupa la communication. Il aurait voulu croire que tout cela n'était qu'un cauchemar mais la douleur dans sa main gauche le lui interdisait. Que pouvait bien signifier le fait de "franchir l'Hypostyle" ? Comment cela était-il possible ? Et quel danger cela pouvait-il représenter ? Quel était le prix qu'il fallait accepter de payer ? L'humain étrange qu'il avait vu en songe lui avait parlé de la possibilité de désigner un champion. Mais à qui faire appel et à qui se fier ? Certainement pas à son père. Quel squat dans toute la forteresse accepterait d'écouter une histoire aussi invraisemblable et serait prêt à relever un défi dont il ne saurait rien sans poser de question ?
"Sans poser de questions"... Sans qu'il sache trop pourquoi, un nom lui revint en mémoire, que Wolf avait souvent prononcé. Konhrad haussa les épaules. Au point où il en était, il ne risquait rien de plus que d'être ridicule. Il tendit une nouvelle fois la main vers le terminal de communication.
*
**
"Le monstre". "La brute". "Le casseur d'os". "Le médecin qui tue les gens au lieu de les soigner". Le docteur Jimini Painkiller semblait affublé d'une multitude de surnoms tous plus poétiques les uns que les autres. "Imbuvable" était le qualificatif qui revenait le plus souvent quand il était question de lui auprès du personnel du laboratoire de recherche neurologique de l'Hospice Central de la forteresse. A cette heure tardive, le docteur Painkiller avait quitté le laboratoire pour le siège central de la "Genocide Incorporated", entreprise dont il était le président à titre honorifique, mais devait y revenir plus tard dans la nuit.
Le squat occupait donc au moins deux postes à responsabilité en même temps et était du genre à ne jamais dormir.
La nuit était tombée à présent. Deux choses décidèrent Konhrad a tenter de rencontrer Jimini Painkiller dès à présent : d'abord le désir brûlant d'élucider l'énigme qui se posait à lui. Ensuite et surtout la peur qu'il avait de s'endormir et de rêver de nouveau. Se rendre au siège d'une entreprise privé certainement doté d'un service de sécurité peu avenant était difficilement envisageable. A l'Hospice par contre, il pourrait plus facilement faire jouer sa position de membre du Collège pour forcer les portes et rencontrer Painkiller.
*
**
Painkiller avait une apparence à la hauteur de sa réputation. Une musculature puissante taillée dans l'acier, un visage brutal et peu avenant aux traits épais, des cheveux courts et gris, une barbe courte et mal taillée. Son attitude exprimait la solidité et la fermeté. Son visage, son cou, ses avant-bras et probablement le reste de son corps était recouvert de cicatrices à tel point que sa peau semblait marbrée. Konhrad remarqua que l'épiderme de ses mains énormes était rugueuse et ses phalanges calleuses. La droite semblait normale mais la gauche était d'une blancheur cadavérique, vaguement écœurante et dépourvue de pilosité jusqu'aux environs du milieu de l'avant bras délimité par une large cicatrice brune qui en faisait le tour. C'était la première fois que Konhrad voyait un membre de synthofibre.
Le médecin avait un gros cigare fumant coincé entre les dents ; dans un hospice où l'hygiène était contrôlée de manière plus que stricte. Jetant un œil au plafond, Konhrad constata que le système de purification d'air était opérationnel mais que le détecteur de poisons – terme par lequel les techniciens désignaient l'ensemble des éléments indésirables en milieu purifié – semblait avoir été écrasé à coups de masse.
Ou à coups de poings.
Painkiller ne leva même pas les yeux de l'écran de son terminal.
- Vous avez trois minutes pour me dire qui vous êtes et ce que vous voulez. Sachant qu'il me faudra trois secondes pour vous envoyer vous faire foutre, faites en sorte que ça m'intéresse.
Gunnerson lui raconta son histoire en détail mais préféra omettre de parler de sa sœur. Il n'avait d'ailleurs aucune certitude sur un lien entre elle et son rêve même s'il pouvait légitimement le soupçonner. Enfin, il exhiba la paume de sa main.
Painkiller daigna enfin leva son regard et dévisagea Konhrad de la tête aux pieds, visiblement intéressé.
- Vous êtes venu jusqu'ici uniquement pour vous moquer de moi ?
- Je… suis bien conscient que tout cela doit vous paraître ridicule mais j'ai besoin de quelqu'un qui accepterait de faire ce travail pour moi. Bien que je ne sache pas exactement en quoi consiste ce travail. C'est Wolf qui m'avait parlé de vous. Il disait…
Cette fois, Painkiller l'interrompit d'un éclat de rire.
- Wolf ! Vous étiez un ami de Wolf ! Je comprends mieux. Ce brave Wolf. Quel regret que cet incapable soit mort en me privant du plaisir de lui tordre les cervicales moi-même. Mais vous m'êtes sympathique mon garçon et puisque vous avez traversé toute la forteresse pour venir me voir, je vais vous donner quelque chose qui pourra vous être très utile.
- Vraiment ?
- Vraiment. Je vais vous donner un conseil : rentrez chez vous, buvez quelque chose – quelque chose de fort, oubliez votre rêve stupide et, pour commencer, FOUTEZ LE CAMP DE CE BUREAU AVANT QUE JE NE FASSE DE LA PULPE DE VOS POUMONS AVEC LES FRAGMENTS DE VOS CÔTES !
*
**
L'aube s'était levée sur un ciel maussade. Il pleuvait toujours. Konhrad bouclait en traînant les pieds les derniers préparatifs de sa conférence. Pas question de tenter de la reculer plus loin ; il passait sur le grill dans moins d'une heure.
De temps à autres, il jetait un coup d'œil à la paume de sa main gauche, espérant presque y retrouver la marque brunâtre en forme de 'M'. Mais quand il s'était réveillé le matin même, elle avait disparue, de même que la douleur qui l'accompagnait. La journée précédente tout entière semblait avoir été un long cauchemar. Etait-il seulement allé à la Bibliothèque Majeure ? Et avait-il rencontré le docteur Painkiller ? Il ne gardait de la veille qu'un souvenir confus. Qu'avait-il vu et fait au juste ?
Tout cela n'avait été qu'un rêve. La seule certitude est qu'il avait bel et bien pris une journée de retard dans la présentation de son mémorandum. Et la présence de l'œil suspicieux des vieux lui semblait de nouveau être un facteur décisionnel bien concret de la poursuite ou non de sa carrière.
Il s'apprêtait à quitter son bureau minuscule pour rejoindre l'immense salle de conférence quand le voyant vert du terminal s'alluma. Il établit la communication en poussant un soupir de lassitude. Et sursauta en reconnaissant le ton sec et grave de la voix qui émanait du transmetteur.
- Konhrad Gunnerson ? Pouvez-vous venir au siège de la Genocide aussitôt que vous le pourrez ? Je vous y attendrai jusqu'à ce soir.
Le reste de la journée fut, d'un point de vue professionnel, la plus calamiteuse qu'avait jamais vécu Konhrad. Après avoir bâclé sa conférence et s'en être enfui aussi vite que possible pour s'enfermer dans son bureau, il ne fit littéralement que trépigner en surveillant l'horloge. Qu'est-ce qui avait pu décider le médecin à reprendre le contact ? Et d'ailleurs comment l'avait-il pu ? Konhrad ne lui avait laissé la veille aucun moyen de le faire ; il n'en avait pas vraiment eu le temps… Pourquoi Painkiller tenait-il à lui parler de visu ? A l'heure légale fatidique, il se rua au dehors. Le quota d'heures de la décade ne serait certainement pas atteint mais de telles contingences bassement matérielles étaient redevenues sans importance.
Le Siège Social de la Genocide Incorporated était un gigantesque bâtiment de verre et d'acier dont l'aspect élégant et élancé était un véritable défi à la forte gravité de Solurb Secundus. Dans le hall d'entrée pavé de marbre, il fut contrôlé et fouillé sans trop de formalités par deux gardes vêtus d'uniformes de kevlar noir qui semblaient avertis de son arrivée. L'un le mena jusqu'à l'élévateur à magnétostriction et fit laconiquement :
- Vingt-cinquième étage, bureau un. Messieurs Painkiller et Stone vous attendent.
Le vingt-cinquième étage semblait désert. Quelque peu intimidé par la magnificence et le bon goût des décorations pourpres et blanches des lieux, Gunnerson avança vers la porte du bureau un. Il s'apprêtait à frapper quand une voix monta de l'intérieur.
- Entrez.
Il obéit et pénétra dans une pièce immense dont le mur du fond était une gigantesque baie vitrée à travers laquelle on voyait s'étendre les scintillements de la ville-forteresse. En face de lui, Jimini Painkiller était assis derrière un bureau, le menton appuyé sur ses mains, le dévisageant d'un air sévère. Quelques mètres sur la gauche, un autre squat – peut-être le dénommé Stone auquel les gardes avaient fait référence – restait debout pour l'observer.
Gunnerson avança prudemment, de plus en plus intimidé par le silence et le regard fixe des deux directeurs de la compagnie sur lui. Quand il fut arrivé devant le bureau, il se décida enfin à prendre la parole mais alors qu'il s'apprêtait à le faire, Painkiller ouvrit soudain la paume de sa main gauche et la tendit dans sa direction. Konhrad laissa échapper un glapissement de surprise et de terreur.
- Maintenant monsieur Gunnerson, vous allez me donner une explication sur ces conneries.
Un 'M' brunâtre semblable à celui qui avait orné sa main la veille était profondément inscrit dans la peau du docteur Painkiller.
Gandahar
lundi 10 janvier 2005 à 13:42
CITATION
.../...
- Vous avez trois minutes pour me dire qui vous êtes et ce que vous voulez. Sachant qu'il me faudra trois secondes pour vous envoyer vous faire foutre, faites en sorte que ça m'intéresse.
.../...
J'adore cette atmosphère ! On plonge directement dans l'histoire. Les images viennent toutes seules et il est dur de revenir à la réalité à la fin du texte. Chapeau l'artiste.
Patatovitch
lundi 10 janvier 2005 à 18:39
C'est rigolo se panachage d'histoires.
Puis ça s'annonce comme un grand cru.
Sinon, j'ai jamais trop compris pourquoi tu tenais absolument à faire des squats des capitalistes semblables à ceux du 21e siècle.
Patatovitch - Ce serait bien si je me remettais à écrire, je trouve...
Xavier
lundi 10 janvier 2005 à 19:21
CITATION
Sinon, j'ai jamais trop compris pourquoi tu tenais absolument à faire des squats des capitalistes semblables à ceux du 21e siècle.
Parce que c'est le cas.
Les squats sont un mix de nains de l'espace et d'amerloques dans l'espace. C'est exactement ce mélange de genres que Jervis Johnson estimait avoir raté, utilisant ensuite ce ratage comme prétexte pour leur abandon.
Ce qui revient à dire que le mélange des genres serait un problème dans 40k. Moi aussi, au début, ça m'a surpris.
Le problème d'ailleurs a été exactement le même pour les orks, tiraillés entre l'aspect barbares de l'espace de Rogue Trader importé de Tolkien et l'aspect guignols insouciants de "Waaargh the orks." Au lieu d'être un prétexte à leur abandon, ce fut pour Andy Chambers un prétexte pour les "ramener à leurs sombres racines". Le fluff de 40k, c'est l'échec des thèses de Marx : il n'y a pas de sens de l'Histoire chez GW. Il n'y a aucun sens à rien chez GW me direz-vous.
Pour en revenir aux squats, je ne fais que caricaturer à l'extrême leur aspect amerloques de l'espace entre les motards sur harley de combat, les lunettes fumées et les barbes à la ZZ Top d'une part, et le capitalisme belliqueux (et le bellicisme capitaliste) d'autre part. "We do well at war because for us, it is a matter of business."
Alors on me dira que je pourrais écrire tout ça avec des humains comme personnages. Mais ce qui m'intéresse dans la SF est l'aspect technologique. Si les personnages de mes histoires étaient issus de l'Imperium, je serais obligé pour que mes nouvelles soient crédibles, de commencer par me documenter sur l'affutage des pieux et la taille des silex. Bof. L'avantage est que les dialogues seraient faciles à faire ("hon hon hou-hou-hou hon !")
Je pourrais aussi faire ça avec des eldars ("Machin utilisa sa magie pour activer le tranchant magique de son épée magique avant de pourfendre magiquement bidule d'un mouvement magiquement élégant tandis que ses armées magiques avançaient d'un pas magique vers la victoire magique. Tout cela était très mystérieux.")
Ce que je veux dire est que le coup du prêcheur enflammé machin qui harangue les armées fanatisées bidule pour aller crâmer la ville impie trucmuche parce machin bis est un sale hérétique ouh qui a pactisé avec le démon ouh ouh, ça m'amusait il y a dix ans mais tout le monde a lu ça trois cent fois dans le WD. C'est beaucoup plus rigolo d'aller crâmer trucmuche parce que le gouvernement de la Forteresse accorde un abattement fiscal de 5,45% tenu compte de toutes autres déductions aux entreprises qui auront été répondu à l'appel d'offre avec une facture finale n'excédant pas de 2,32% le budget initalement débloqué pour la campagne (frais d'entretien du matériel compris) avec répercussion de l'exonération de la Surtaxe sur les Opérations Militaires Externalisées sur les entreprises sous-traitantes, ce, bien que ce genre de gestes administratifs puisse être à double tranchant attendu que les investisseurs et les organismes créditeurs seront réticents, si le besoin apparait, à ré-injecter de l'argent frais dans une compagnie ayant besoin de tels mesues pour remplir son carnet de commandes d'autant que les plus-values ne sont pas toujours au rendez-vous si l'extermination se révèle plus coûteuse que prévue et trouble le cash flow de l'entreprise, diminuant au final la visibilité des commanditaires potentiels qui se montreront dès lors plus prudent dans leurs prévisions sur l'exercice commercial à venir, risquant du même coup de ralentir la croissance de l'ensemble du secteur.
En tous cas, ça a le mérite d'être plus simple.
Fiontus
lundi 10 janvier 2005 à 22:44
CITATION
Pour en revenir aux squats, je ne fais que caricaturer à l'extrême leur aspect amerloques de l'espace entre les motards sur harley de combat, les lunettes fumées et les barbes à la ZZ Top d'une part, et le capitalisme belliqueux (et le bellicisme capitaliste) d'autre part.
Pour la première part, Ok il suffit de voir les figs, mais pour la seconde (capitaliste belliqueux), je ne l'ai lu nulle part.
Oh, je n'ai pas tout lu sur les Squats certainement, mais c'est une race dont on fait malheureusement assez vite le tour des écrits existants.
Ca provient de Space Marine ou quelque chose comme ça?
Fiontus
Intrigué
Grey_wolf-XIII
mardi 11 janvier 2005 à 06:50
CITATION
Ca provient de Space Marine ou quelque chose comme ça?
La citation provient du Compendium. On trouve bien entendu un peu partout des références à leur envie de pognons, comme le fait qu'ils conservent des prisonniers vivants (pour la rançon) ou se louent comme mercenaires, ou encore la citation parlant du fait qu'ils sont une race de marchands et qu'il est normal qu'ils aient marchandé leur indépendance.
Ingos Strakh
mardi 11 janvier 2005 à 14:29
Merci Xavier pour cette nouvelle livraison, on y retrouve comme d'habitude ton style et surtout ton univers personnel. La suite ou une autre nouvelle prochainement j'espère.
CITATION(Xavier)
Il y a des références en accéléré à des nouvelles que j'ai écrites il y a déjà un moment. Patato ou Sle sauront vous les retrouver pour ceux que ça intéresse.
Ca m'intéresse :)
Après ce cirage de pompes en règle, je me permettrai juste un petit HS, en espérant que cela ne m'attirera pas les foudres de modérathors:
[HS]CITATION(Xavier)
Est-ce que je vous ai déjà suggéré d'écouter la musique des Poyushie Vmeste ?
Ah, on reconnait les personnes cultivées (merde encore du cirage de pompes.. tant pis), ce groupe n'est pas juste une n-ième atteinte terroriste aux notions de bon goût et de compoistion ou un quelconque produit de la pop kitsch russe, c'est surtout un exemple renversant de propagande post-soviétique. Absolument hénaurme.
Pour ceux qui seraient intéressés, le mp3 de leur grand hit
"Takovo kak Putin" (littéralement
"Un mec comme Poutine", traduit en anglais par
"You Must Be Like Putin") est disponible légalement sur le site zvuki.ru:
>>
http://www.zvuki.ru/mp3stream.m3u?http://d.../0374/mp3/1.mp3 << (mp3 en streaming)
>>
http://dl.zvuki.ru/3/0374/mp3/1.mp3 << (mp3 à télécharger, clic droit > enregistrer sous)
>>
ftp://dl.zvuki.ru/3/0374/mp3/1.mp3 << (autre lien vers le mp3 si le 1er marche pas)
>>
http://www.zvuki.ru/photo/b/20050/picture.jpg << (pochette de l'album)
Deux autres titres en mp3 dispo sur cette page:
>>
http://www.zvuki.ru/M/P/30374 <<
Petit détail qui tue, la musique du titre fut écrite par un dénommé Kyrill Kalachnikov. Ca ne s'invente pas.
[/HS]AK
aucun rapport avec le fusil d'assaut
Grey_wolf-XIII
mardi 11 janvier 2005 à 18:18
CITATION
Ca m'intéresse :)
Ah ben si ça intéresse :
-Heigi, Kazin et Wolf sont trois des Squats de l'histoire dantesque de "Business is business". Les survivants, en plus de l'Inquisiteur Atlaat Leir Vixem, que l'on retrouvera probablement dans l'aventure du millénaire, si je me rappelle bien. Heigi a reçu le stealer's kiss, et on ne risque donc pas de la sortir.
-Le Riddler's Hand et son commandant, le Frère Capitaine Josephus, se retrouvent dans la grande série des aventures de Josephus qui parcourt la galaxie pour escroquer de braves Inquisiteurs et tuer des gens innocents. Josephus apparaîtra également dans l'histoire du millénaire, si vous envoyez suffisamment de menaces de mort à Xavier.
-Jimini Painkiller est un héros de l'Iron Dream Tournament dont vous retrouverez les photos sur le site de Négromundheim. Dans la section fluff, on peut voir des documents concernant la Genocide Inc., par ailleurs. Il est également collaborateur dans le projet du robot incroyable de l'autre préambule de l'histoire du millénaire.
Xavier
mardi 11 janvier 2005 à 23:50
CITATION
-Heigi, Kazin et Wolf sont trois des Squats de l'histoire dantesque de "Business is business". Les survivants, en plus de l'Inquisiteur Atlaat Leir Vixem
C'est Aries Vixem qui n'a pas d'autre lien avec le Pontifex Cybernetica Atlaat Leir Vixem que le fait que le cousin du grand-oncle de la belle-soeur du premier était fortuitement le premier compagnon de chambrée du cousin issu de germain de l'oncle par alliance du second.
CITATION
que l'on retrouvera probablement dans l'aventure du millénaire,
CITATION
Le Riddler's Hand et son commandant, le Frère Capitaine Josephus, se retrouvent dans la grande série des aventures de Josephus qui parcourt la galaxie pour escroquer de braves Inquisiteurs et tuer des gens innocents.
Je te trouve réducteur.
CITATION
Josephus apparaîtra également dans l'histoire du millénaire, si vous envoyez suffisamment de menaces de mort à Xavier.
N'insiste pas, je ne l'écrirai jamais.
Jamais !
"995 years left and counting"
CITATION
Jimini Painkiller est un héros de l'Iron Dream Tournament dont vous retrouverez les photos sur le site de Négromundheim. Dans la section fluff, on peut voir des documents concernant la Genocide Inc., par ailleurs.
Et une bonne entreprise, c'est d'abord un beau logo, tout responsable d'agence publicitaire vous le dira.
Xavier
jeudi 13 janvier 2005 à 12:15
Jimini Painkiller avait fait un rêve semblable à celui de Gunnerson. A ceci près qu'il s'était visiblement révélé nettement plus riche en informations. La conversation avait cependant tourné court quand le médecin, agacé par les manières de l'humain avait commencé à l'insulter copieusement pour finir sur le serment de le "retrouver un jour ou l'autre pour [lui] faire bouffer [son] hypo-truc par le cul".
- Vous savez ce qu'est l'Hypostyle ?
- Non, il n'a pas dit grand chose. C'est peut-être son bistrot préféré. Il disait s'adresser à moi parce que vous m'avez désigné comme son champion selon les lois qui régissent l'Hypostyle, ce qui est tout de même formidable. Ah oui, et il voudrait récupérer son bouquin. Vous ne savez pas de quoi il pouvait parler ?
- Son livre ? Non… Enfin si, peut-être.
- Faut être sûr gamin. On ne prépare pas une opération avec des peut-être.
Gunnerson ouvrit des yeux stupéfaits.
- Parce que vous avez l'intention d'y aller ?
- Mais ça, ça dépend de vous. C'est bien vous qui êtes venu me trouver non ? Si je dois aller au tas pour vous, aucun problème, c'est mon job. Mais c'est VOTRE opération. Autrement dit, votre pognon.
- Je vous paierai !
- On peut vous faire un devis mais avec si peu d'informations, la marge sur la facture finale risque d'être forte. Moins dix pour cent de plancher et quarante-cinq pour cent de plafond ça vous va ? Non inclus les frais fixes matériels et éventuellement médicaux.
- Tout ce que vous voulez ! Mais attendez… je…
- Quoi ?
- Je… n'en reviens pas que vous me disiez tout ça. Tout ça ne vous paraît pas incroyable ? Je veux dire… votre rêve… toute cette histoire ?
Stone et Pankiller se regardèrent un instant. Le second reprit finalement :
- Un : J'ai vu des choses plus impressionnantes que ça depuis que je suis consultant militaire. Deux : Ne pas poser de question fait précisément partie de mon boulot. Trois : je n'ai pas exactement l'intention de me laisser traire par un humain qui a le toupet de s'incruster dans mes rêves ce qui constitue une conclusion de faisabilité amplement suffisante à mes yeux. Autre chose ?
- N… Non.
- Bon. Et votre bouquin ? Il est où ?
- Dans la réserve de la Bibliothèque Majeure.
- C'est ennuyeux.
- Ah ?
- La charte éthique de Genocide Incorporated nous interdit de combattre des squats et de porter atteinte aux intérêts de la forteresse Khandle de quelque façon que ce soit.
- Le livre est d'origine humaine. Je ne l'ai jamais vu mais j'en ai une description.
- Si vous pouvez le certifier, alors on s'en occupera. Mais ça reste une opération illégale et avec effusion de sang interdite ; ça va vous coûter un max. Sinon, il faudra vous en charger vous-même.
Stone intervint. Gunnerson fut presque surprise de constater à quel point sa voix était calme et inspirait la confiance, à l'opposé de l'aspect bourru et brutal de son collègue.
- On peut faire un geste pour deux opérations aussi coûteuses commandées en même temps.
Painkiller fit la moue.
- Mouais. Bon, on abaisse le plafond sur la première opération à trente-cinq pour cent et on ne répercute pas la surtaxe gouvernementale ; dans ce cas et étant donné la nature particulière de la mission, le contrat comprendra une clause stipulant que je me réserve le droit de l'abandonner sans justification. La décision est à ma discrétion et vous n'auriez alors à payer que le quart des frais occasionnés par les opérations antérieures à l'abandon ; ça vous va comme ça ?
- Ou… Oui. Je suppose.
- Alors c'est parfait. Le docteur Stone s'occupera de constituer le dossier pour la première opération et de vous loger une balle entre les omoplates si vous oubliez de payer la deuxième. Voyez tout ça avec lui, je descends à l'armurerie.
- Parce que… vous comptez partir tout de suite ? Mais vous ne savez même pas où est l'Hypostyle !
Painkiller se levait.
- Bien sûr que si ; votre petit copain me l'a dit. Stone, tu appelleras l'Astroport tant que tu y es. Il faut que mon vaisseau soit prêt demain matin. J'indiquerai la destination au centre de contrôle une fois à bord.
- C'est illégal Jimini.
- Tu as une conscience maintenant ? Ah !
Le médecin traversa le gigantesque bureau et quitta la pièce sans autre formalité. Gunnerson finit par se tourner vers son second interlocuteur.
- Vous avez un vaisseau spatial ?
- Non. La Guilde ne nous le permet pas. Il parlait de son vaisseau personnel.
- Il a un vaisseau personnel ? Un vaisseau spatial personnel ?
Stone avait un léger et énigmatique sourire au coin des lèvres.
- Comme Painkiller le répète souvent : Nous travaillons dans un métier où il n'y a que deux types de professionnels : les très riches ; et les très morts.
*
**
Les sous-sols de la tour en étaient l'étage le mieux gardé et le plus confidentiel : elles recelaient l'arsenal et l'armurerie de la compagnie. Là se trouvait assez de matériel militaire pour équiper en armement personnel tous les consultants de la Genocide Inc. Il s'y trouvait également du matériel plus lourd et nettement moins légal au regard des décrets de la Guilde s'appliquant aux compagnies militaires et régissant leurs droits.
Le patrimoine d'entreprise de la Genocide incluait par ailleurs un matériel d'un tout autre genre. D'un genre totalement illégal et totalement impossible à cacher à l'intérieur de la forteresse. Il pourrait se révéler utile un jour ou l'autre.
A l'image de Painkiller lui-même, nombreux parmi les consultants les plus anciens et les plus fidèles, étaient ceux à posséder en leur nom propre et à la limite de la légalité, du matériel de combat ou pouvant le devenir très rapidement et prêt à le mettre à la disposition de l'entreprise. A tel point qu'il était impossible d'en mesurer la puissance. Il se disait que le docteur avait les moyens de lever en moins d'une journée une armée de mercenaires capable de tenir tête à l'armée régulière de la forteresse et même de s'emparer du pouvoir. Cette idée saugrenue faisait rire Painkiller – prendre le pouvoir ? Pour en faire quoi ? Les troubles politiques sont mauvais pour les affaires de toutes façons – mais l'existence de telles rumeurs n'était pas pour lui déplaire.
L'armée gardait cependant un œil de plus en plus réprobateur sur sa petite entreprise. C'est une source de préoccupation.
A cette heure, il se trouvait encore du monde aux sous-sols. Des techniciens entretenant les armes avec soin ou travaillant sur les plans des prochains modèles – car la Genocide possédait son propre site de développement et de fabrication. L'Armurier, un squat chauve à la barbe blanche et soigneusement peignée, se leva de son bureau encombré de planches de dessins bleues en voyant arriver son supérieur.
- Monsieur le président ! Qu'est-ce qui nous vaut l'honneur de votre visite ? Souhaitez-vous inspecter l'arsenal ?
- Pas besoin d'inspection. Si je pensais que vous faisiez du mauvais boulot, vous seriez à la porte depuis longtemps. Il me faut un pack de survie E.P.C.M, mon medipack et une arme. Je ne sais pas encore trop où je mets les pieds ; il faut que ce soit polyvalent.
L'Armurier alla au centre de la pièce encombrée jusqu'à un cylindre émergeant du sol et recouvert de voyants lumineux verts. Il ramassa le diginode de commande, l'enfila et tendit le doigt vers le centre du cylindre. Une sphère de lumière verte se forma dans le vide à un mètre du sol et la projection holographique d'une arme y apparut.
- Pourquoi pas le fusil laser d'or ? Il est léger, robuste, d'une autonomie quasi infinie et fait plus de dégâts qu'une arme balistique avec une portée très supérieure.
- Je suis payé pour le savoir. Ce serait avec plaisir mais non. Trop encombrant.
- Pas d'arme d'épaule donc. Bien.
L'Armurier fit un autre geste et une seconde projection apparut.
- Lanceur de micro-missiles huit coups GIA-433, fabrication Genocide Inc. Très léger et bien plus précis qu'un pistolet bolter standard.
- Quelle taille font les missiles ? Non, pas assez d'autonomie. Inadapté au combat rapproché.
- Pistolet automatique SX de dix-huitième génération. Tout ce qu'il y a de plus standard et de plus polyvalent avec balles explosives, balles perforantes, balles au téflon liquide, balles à fragmentation, balles vibrantes. On peut y adapter un second magasin en sacrifiant la robustesse.
- Il m'en faudra mais à titre d'armes secondaires.
- J'ai quelque chose mais c'est encore un peu expérimental : pistolet d'assaut tri-tube à alimentation variable GIP-447, fabrication Genocide. Il tire à très haute cadence des munitions de très petit calibre, de type C.R.O.F.A ; nous appelons ça le principe des marrons grillés sur le feu. C'est léger maniable, robuste et on peut l'arrimer sur l'avant-bras avec un mini-caisson de munitions. Un autre mini-caisson est adaptable au E.P.C.M. Mode de tir et cadence paramétrables par impulsions mentales. En mode mono-tube, on peut pousser plusieurs balles dans le canon pour les agglomérer ; c'est pas conseillé mais on a essayé : ça marche au besoin. Très autonome et très polyvalent.
Painkiller contemplait la silhouette élégante de l'arme qui tournait sur elle-même à l'intérieur du cercle de lumière verdâtre. L'aspect menaçant de ses trois tubes de trente centimètres de long disposés en triangle avait quelque chose de séduisant.
- Montrez moi ça.
*
**
Konhrad était abasourdi par la somme que devraient coûter les deux opérations. Il était peu probable qu'il pourrait gagner une telle quantité d'argent dans toute son existence. Sans aucune garantie de résultat et pour une supposition… basée sur un rêve. Tout cela lui semblait totalement irrationnel et délirant. Mais s'il ne devait exister qu'une infime chance de sauver Heigi, il ne pourrait plus supporter de vivre avec l'idée de l'avoir laissé échapper.
Il parapha et signa d'une main légèrement tremblante les deux copies du dossier puis reposa le stylographe.
- Que puis-je faire maintenant ?
- Rien. Rentrer chez vous et attendre. S'il y a du grabuge à la Bibliothèque Majeure, vous n'êtes bien sûr au courant de rien. Il se peut qu'on vienne vous questionner étant donné que vous vous êtes renseigné récemment sur le livre à voler mais personne ne pourra rien prouver. Au besoin, la Genocide financera l'assistance nécessaire. En sous-main évidemment. Cela fait partie de nos conventions. Croyez-vous aux dieux monsieur Gunnerson ?
- Oui, bien sûr.
- Rentrez chez vous, attendez et priez Valaya de protéger Jimini Painkiller. Ce n'est certainement pas lui qui le fera.
*
**
- Bonjour Docteur Painkiller ; avez-vous passé une bonne nuit ?
- Gna gna gna bonjour docteur gna gna gna avez-vous passé une bonne nuit docteur gna gna gna. Je t'en pose des questions moi ? Tu es tellement tarée que je pourrais passer le voyage à t'insulter sans que tu trouves autre chose à répondre que "oui docteur, vous avez tout à fait raison docteur, une autre tasse de café docteur ?" Contente-toi de décoller et quitte la sphère attractionnelle de Solurb. Je te donnerai ma destination à ce moment là. Et si tu as d'autres commentaires d'ici là, fais-moi le plaisir de te les foutre dans le tas de processeurs qui te sert de trou du –
*
**
- Je vais te donner les coordonnées de notre destination. Ce sont des coordonnées impériales de type standard zéro donc très anciennes. Commence par les convertir.
Painkiller pianota une série de chiffres sur la console interface. La voix de l'ordinateur reprit :
- Il existe des nœuds Warp très stables qui nous permettront d'arriver à ce point facilement. Nous y serons dans moins de vingt heures d'après mes estimations avec un facteur de risque faible.
- Je le sais. Je ne pense pas que ce soit une coïncidence.
- Si je puis me permettre une remarque : mes banques de données n'indique rien quant à ce point. Il ne s'y trouve rien.
Painkiller chercha une insulte mais renonça, estimant que son vocabulaire ne contenait rien de suffisamment vulgaire pour exprimer tout ce qu'il pensait de l'intelligence artificielle de bord du Vasteel Replica. Il se cala dans son fauteuil et se détendit. Il n'y avait rien d'autre à faire des vingt prochaines heures. Il jeta un œil à la paume de sa main gauche. Le glyphe humain avait disparu sans laisser la moindre trace.
En y repensant, il pouvait comprendre l'étonnement de Konhrad Gunnerson. Il était vrai que tout s'était déroulé très vite et qu'il lui arrivait rarement lui-même de décider d'une opération si rapidement avec si peu d'informations. Mais il y avait été personnellement impliqué et cela changeait tout.
Et puis il y avait une autre raison dont il n'avait pas pu parler à Gunnerson. Ni même au docteur Stone pour l'instant. Il était impensable qu'un individu particulier puisse s'offrir des opérations paramilitaires si coûteuses ; pourtant Gunnerson était solvable ; peut-être pas au sens où il l'entendait lui-même, simplement.
Quant à l'humain, il était probablement un sorcier. Et après ? Painkiller avait bourlingué d'un bout à l'autre de la galaxie, avait assisté à tant de phénomènes défiant la raison et l'intuition que ces notions même avaient perdu une bonne partie de leur sens habituel à ses yeux, mais ne se souvenait pas avoir jamais rencontré une "magie" – ou quoi que ce soit que l'on puisse désigner sous ce mot – capable de rivaliser en efficacité avec une roquette autoguidée M-37 "Sphynx". La frontière entre le naturel et le surnaturel était ténue ; rien de ce qui appartenait à un monde ou un autre ne l'effrayait.
S'il devait avoir besoin d'autres informations, l'humain les lui donneraient peut-être. Quoi qu'il en soit et quoi que puisse être l'Hypostyle, il le traverserait, rentrerait chez lui la somme en poche et passerait à l'opération suivante, un peu plus riche et avec un client satisfait de plus pour les archives de la Genocide Incorporated.
Et un client satisfait est un client qui revient !
Les heures s'écoulaient doucement. Painkiller s'était assoupi. Ce fut l'intelligence artificielle qui le réveilla.
- Docteur, nous approchons du point que vous m'avez indiqué. Nous avons en visuel une construction artificielle qu'aucun de mes détecteurs n'avait repérée jusqu'ici. Il semble qu'elle soit un vaisseau spatial de combat impérial mais je ne dispose en mémoire d'aucun gabarit ayant avec celui de cet engin un facteur de corrélation supérieur à cinquante pour cent. Il semble extrêmement ancien. Il est parfaitement statique, ne répond à aucun de mes signaux et il ne se trouve aucun signe d'activité à bord. Il peut s'agir d'un vaisseau fantôme mais son état extérieur est excellent.
- Dispose-t-il de pinces d'arrimage ?
- Oui. Ou de quelque chose qui y ressemble.
- Alors procède à la manœuvre d'approche en envoyant les signaux d'usage. Essaie en priorité le code impérial de navigation standard le plus ancien dont tu disposes. Je dois monter à bord.
- Très bien. Arrimage dans quatorze minutes en première estimation.
Même à cette distance, l'antique croiseur paraissait infiniment plus grand et puissant que le minuscule Vasteel Replica. Le moustique abordait le dos d'un colosse qui ne présentait aucun signe d'hostilité à son encontre.
Painkiller sauta de son siège, alla ouvrir une armoire de métal et en tira son équipement. Il se revêtit de la combinaison pare-balles noire, prit le temps de faire briller le médaillon en forme de 'G', endossa le pack de survie auquel était arrimé l'un des caissons de munitions, glissa un couteau dans chaque botte et deux automatiques à sa ceinture. Un pavé de métal blanc muni d'une poignée à cinq boutons et percé d'un trou cylindrique était posé sur une des étagères. Le médecin y passa son bras et saisi la poignée ; à la reconnaissance de son empreinte palmaire, le medipack sembla s'animer : le diamètre du trou diminua, enserrant solidement l'avant-bras ; quatre seringues s'y plantèrent, injectant dans ses veines les nano-biomètres qui lancèrent immédiatement les résultats de leurs premières analyses ; le petit écran crépita tandis que des colonnes de chiffres y défilaient. Painkiller formula la pensée "Etat initial" ; la précieuse machine qui avait sauvé tant de fois sa vie et celle de bien de ses compagnons était parfaitement opérationnelle.
Il répéta les mêmes gestes avec le mini-caisson de munitions principal. Enfin, il ramassa le pistolet d'assaut et connecta son magasin intermédiaire au caisson.
Il referma le placard du bout du pied. Au même instant, un léger BONG secoua le Vasteel Replica. La manœuvre d'accrochage était en cours. Painkiller s'apprêtait à quitter la salle de commande quand la voix de l'intelligence artificielle se fit de nouveau entendre.
- Bonne journée docteur. Ce voyage en votre compagnie fut comme toujours un plaisir.
- VA TE FAIRE VOIR !
Quelques minutes plus tard, Jimini Painkiller pénétrait à l'intérieur du Riddler's Hand.
*
**
- Je ne vous ferai pas l'insulte d'affirmer que je suis heureux de vous revoir Docteur Jimini Painkiller et j'imagine que cette absence de plaisir est partagée de toutes façons.
Le sorcier était très grand. Il devait mesurer plus de deux mètres trente mais ce n'était pas cela qui incitait Painkiller, obligé de se tordre le cou pour le regarder, à s'en méfier soudainement ; c'était ses yeux. Il avait l'apparence d'un jeune humain blond, très puissamment bâti, d'une trentaine d'années tout au plus mais son regard était celui d'un vieillard. Il y avait dans ses yeux une lumière étrange qui reflétaient la sagesse et une connaissance immense.
- Puisque vous connaissez mon nom, j'aimerais commencer par apprendre le vôtre.
- C'est bien naturel. Je suis le frère-capitaine Josephus Magnusson de la première compagnie de la légion Astartes des Thousand Sons et capitaine du Riddler's –
- Je vous ai pas demandé votre C.V, je vous ai demandé votre nom. On peut en finir ?
Les mâchoires du jeune humain s'étaient crispées. Ses poings s'étaient imperceptiblement serrés.
- Surveillez-vous Docteur. Vous êtes protégé par les lois de l'Hypostyle mais cela ne durera que jusqu'à ce que vous en sortiez. Ou que vous y mouriez. Suivez-moi.
Painkiller suivit l'humain au travers d'un dédale de coursives et de salles immenses. Quel âge pouvait avoir ce vaisseau ? Rien dans son apparence intérieure ni dans la technologie sur laquelle semblait avoir reposé sa construction ne lui évoquait quoi que ce soit de connu. En apparence, il n'était ni mieux ni moins bien que ce que fabriquaient ordinairement les humains. Mais il semblait… différent.
Ils débouchèrent enfin dans une vaste salle nonagonale de vingt mètres de diamètre aux murs d'acier poli. Au centre, une sphère de noirceur opaque d'un mètre de diamètre qui flottait doucement au-dessus du sol crépitait d'énergie. La pièce baignant dans une lumière bleutée qui semblait venir de la sphère sans que celle-ci n'en émette.
A quelques distances de la sphère, un homme ressemblant étrangement au capitaine Magnusson se tenait debout. Il s'inclina légèrement en voyant arriver le squat.
- Mes respects Docteur. Je suis le frère Axyl.
- C'est ça l'Hypostyle ?
- Ceci est une porte qui y mène.
- Et une fois qui je suis entré, le petit jeu consiste à trouver une porte semblable pour en sortir. C'est bien ça ?
- Pas exactement. Vous ne pouvez pas savoir à quoi ressemblera la sortie de l'Hypostyle ni quels moyens il vous faudra employer pour l'atteindre. L'Hypostyle s'adaptera à vos capacités physiques et mentales pour vous faire subir certaines épreuves. A chaque être correspond une configuration différente et particulière de l'Hypostyle. Le matériel de combat dont vous êtes muni ne vous sera pas forcément utile pour cela. Vous n'aurez franchi l'Hypostyle que lorsque l'Hypostyle estimera que vous les aurez passées de manière satisfaisante.
- Comment le saurai-je ?
- Cela commencera quand vous en déciderez et jusqu'à ce moment, là, vous pourrez renoncer. Mais vous ne pourrez jamais savoir quand cela finira. Telle est la loi de l'Hypostyle.
- Intéressant.
Painkiller tira une moitié de cigare de sa poche, en mordilla l'extrémité avant de cracher sur le sol et l'alluma calmement.
- Je peux vous poser encore une question ?
- Je vous en prie.
- Vous avez déjà traversé l'Hypostyle ?
- Oui. Mais rien de ce que je pourrais vous en dire ne saurait vous être utile. L'Hypostyle que j'ai traversé est probablement totalement différent de ce que vous allez voir.
Painkiller avança au contact de la sphère et tendit vers la surface de noirceur sa main qui s'y enfonça. Fermant les yeux, il avança d'un pas.
*
**
Cela commencera quand vous en déciderez…
Il se trouvait au centre d'une pièce de quelques cent mètres de long sur vingt mètres de large. Une lueur douce et diffuse semblait émaner du sol fait de dalles de pierre. Huit colonnes de pierre de dimensions cyclopéenne s'élançaient vers un plafond noyé dans les ténèbres qu'il était impossible de distinguer.
Painkiller inspecta longuement et soigneusement les murs ; il ne s'y trouvait aucune ouverture. Il revint au centre et inspecta de nouveau le cube de marbre gris sombre. Sur sa face supérieure, une marque était gravée. L'empreinte d'une main gauche.
L'empreinte de sa main gauche. A l'intérieur était dessiné un 'M'.
Painkiller relâcha la poignée du medipack. Celle-ci s'abaissa et se replia à automatiquement à l'intérieur du caisson, libérant sa main gauche.
…et jusqu'à ce moment, là, vous pourrez renoncer.
Painkiller posa sa main sur l'empreinte. Elle l'épousa à la perfection.
Un grondement sourd se fit entendre envahissant peu à peu la pièce immense et s'amplifiant jusqu'à devenir insoutenable. Les murs et le sol tremblaient. Les colonnes s'abaissaient avec lenteur tandis que le bloc de marbre s'enfonçait dans le sol au même rythme.
La poignée du medipack revint d'elle-même en place et Painkiller s'en saisit. Sa main droite sera la crosse du pistolet d'assaut.
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